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Le transfert des déchets vers Baritodé, un nouveau défi pour l’assainissement du Grand Conakry ( par Sékou Sanoh)

 

L’éboulement survenu à la décharge de Dar-es-Salam, qui a fait une trentaine  de victimes et de nombreux blessés, a profondément marqué l’opinion publique guinéenne. Ce drame, au-delà de son lourd bilan humain, pose une question fondamentale : comment repenser durablement la gestion des déchets à Conakry afin qu’une telle tragédie ne se reproduise plus ?

Face à cette situation, les autorités guinéennes ont décidé de fermer l’accès au site de Dar-es-Salam et d’orienter désormais les déchets vers le nouveau site de Baritodé, dans la préfecture de Coyah.

Cette décision peut se comprendre au regard des risques liés à l’ancien site. Mais elle soulève une autre inquiétude, moins visible mais tout aussi préoccupante :

les communes disposent-elles réellement des moyens nécessaires pour assurer le transport des déchets sur une distance beaucoup plus longue ?

Une décision nécessaire, mais un défi immense pour les communes

Les communes de Conakry sont déjà confrontées à de nombreuses difficultés : insuffisance des camions, manque d’engins adaptés, ressources financières limitées, déficit de personnel et difficultés à assurer régulièrement la collecte et l’évacuation des déchets.

Le transfert vers Baritodé vient donc ajouter une contrainte majeure : l’augmentation considérable des distances et du temps consacré à chaque rotation des camions.

Avant la fermeture de Dar-es-Salam, certaines communes peinaient déjà à réaliser les quatre ou cinq rotations quotidiennes prévues, se limitant parfois à deux ou trois voyages. Avec un site d’évacuation plus éloigné, il sera encore plus difficile de maintenir le même rythme avec les moyens actuels.

La conséquence pourrait être immédiate : l’engorgement des Zones de Tri et de Transit (ZTT), l’accumulation des déchets dans les quartiers et, à terme, la multiplication des dépôts sauvages.

Or, lorsqu’un système de collecte est dépassé, ce sont les populations qui en paient le prix. Les déchets qui s’accumulent dans les rues et les quartiers constituent un risque pour la santé publique, favorisent la prolifération des nuisibles et peuvent contribuer à la propagation de nombreuses maladies.

Attention au risque de créer un nouveau problème en voulant résoudre l’ancien

La fermeture de Dar-es-Salam est sans doute devenue une nécessité. Mais une fermeture administrative ne peut constituer à elle seule une politique d’assainissement.

Il serait paradoxal de fermer un site devenu dangereux pour protéger les populations, tout en créant les conditions d’une nouvelle crise sanitaire à travers l’accumulation des déchets dans les quartiers.

Les efforts engagés ces dernières années pour améliorer la salubrité de Conakry pourraient ainsi être sérieusement compromis si les communes ne sont pas accompagnées dans cette nouvelle phase.

Il faut donc anticiper.

Le véritable enjeu n’est plus seulement de savoir où déposer les déchets, mais de savoir comment les y acheminer efficacement, régulièrement et durablement.

Renforcer les communes avant de leur demander davantage

La première réponse doit être opérationnelle. Les communes doivent disposer des moyens nécessaires pour assumer leurs nouvelles responsabilités.

Cela passe notamment par :

La rénovation et l’augmentation du parc d’engins d’assainissement mis à la disposition des communes ;

L’augmentation des subventions destinées à financer les opérations de collecte, de transport et d’évacuation des déchets ;

Le renforcement des effectifs, notamment en éboueurs, chauffeurs et agents chargés du suivi des opérations ;

L’amélioration des conditions de vie et de travail des agents d’assainissement, qui jouent un rôle essentiel mais souvent insuffisamment valorisé.

Il faut également repenser l’organisation du système.

Pour une véritable gouvernance concertée des déchets

La création d’un comité mixte de suivi, réunissant le ministère en charge de l’assainissement, le Gouvernorat de Conakry, les communes et les PME d’assainissement, pourrait permettre de suivre quotidiennement les opérations, d’identifier les difficultés et d’apporter rapidement des réponses.

Ce mécanisme permettrait également d’avoir des données fiables sur le nombre de rotations effectuées, les volumes collectés, les difficultés rencontrées et les besoins réels de chaque commune.

Par ailleurs, il est temps d’aller vers une application plus effective du principe « pollueur-payeur ».

Une piste pourrait consister à intégrer progressivement les frais liés à la gestion des déchets dans un mécanisme de facturation régulière des ménages, notamment à travers la facture d’électricité, avec un système transparent permettant ensuite le paiement automatique et sécurisé des PME d’assainissement.

Une telle réforme devrait naturellement être accompagnée de mesures de transparence, de contrôle et de protection des ménages les plus vulnérables.

Revoir les contrats des PME pour privilégier la performance

Le financement seul ne suffira pas. Il faut également revoir le cadre contractuel des PME d’assainissement.

Les contrats devraient davantage être liés à des objectifs mesurables de performance : fréquence de collecte, nombre de rotations, zones couvertes, délais d’intervention, qualité du service et respect des itinéraires d’évacuation.

Autrement dit, il faut passer d’une logique de moyens à une véritable culture du résultat.

Dar-es-Salam doit être un électrochoc

Le drame de Dar-es-Salam ne doit pas être considéré comme un simple accident ayant conduit à la fermeture d’une décharge. Il doit constituer un véritable électrochoc et ouvrir la voie à une réforme profonde de la gestion des déchets en Guinée.

Le transfert vers Baritodé peut être une étape importante. Mais pour qu’il soit viable, il doit être accompagné d’un renforcement massif des capacités opérationnelles et financières des communes.

Il ne faut pas déplacer le problème de Dar-es-Salam vers Baritodé, ni laisser les déchets se déplacer de Dar-es-Salam vers les rues de Conakry.

La question de l’assainissement n’est pas uniquement une question de déchets. C’est une question de santé publique, de dignité, d’environnement et de gouvernance urbaine.

La fermeture d’un site dangereux doit donc être le début d’une nouvelle politique, et non la fin d’une réflexion.

Dar-es-Salam doit rester dans notre mémoire comme une tragédie. Mais surtout, il doit devenir le point de départ d’un système d’assainissement plus moderne, mieux financé, mieux organisé et véritablement adapté aux réalités du Grand Conakry.

Sekou Sanoh Directeur exécutif de l’ONG APPEDD GUINÉE 624 19 83 24