《Analyse sociologique des facteurs systemiques de pressions diverses qui usent les hommes a petit feu.》
■ – RÉSUMÉ EXÉCUTIF.
Partout dans le monde, les hommes vivent moins longtemps que les femmes, et la Guinée n’échappe pas à cette régularité, même si l’écart y est plus modeste qu’ailleurs, de l’ordre de deux à trois ans selon les estimations disponibles.
Cette tribune soutient que cet écart n’est ni une fatalité biologique ni un caprice du destin, et, c’est pour une part substantielle, socialement produit.
Én effet, pour l’œi et l’obsevation participante du sociologue que je suis, trois mécanismes se conjuguent pour decrypter ce phenomene ou meme fait social.
▪︎ (1)-Le premier est l’assignation de l’époux à la fonction de pourvoyeur et de protecteur, qui transforme le mariage en une charge permanente de responsabilités financières, familiales et communautaires.
▪︎ (2)- Le deuxième est l’injonction au silence, qui interdit à l’homme de dire sa fatigue, sa peur et sa détresse.
▪︎(3)- Le troisième est le renoncement au soin qui fait que dans la pluspart des cas, l’homme consulte tard, dépiste rarement, et découvre son hypertension ou son diabète au stade de la complication.
En Guinée, l’enquête nationale de 2009 a montré que près de trois hypertendus sur quatre ignoraient leur état, et celle de 2021 auprès des personnes âgées que près de la moitié l’ignoraient encore.
-La rigueur impose toutefois des nuances.
La littérature établit qu’une part de la surmortalité masculine relève de la biologie, que le mariage est, en moyenne, protecteur pour les hommes par rapport au célibat, et que les femmes guinéennes portent leurs propres fardeaux, dont la mortalité maternelle et la double journée.
La thèse défendue ici n’est donc pas que le mariage tue, ni que les femmes en sont responsables, mais que la manière dont le rôle d’époux est socialement construit, avec ses attentes illimitées et son interdit de la plainte, expose les hommes à une usure que les institutions, les familles et les hommes eux-mêmes refusent de voir.
Cette autre tribune propose, en conclusion, des pistes d’action en matière de santé masculine, d’éducation des garçons, de politiques publiques et de rééquilibrage des charges familiales.
■ En INTRODUCTION, j’estime au crible de mes observations exhaustives de de sociologue qu’il faille denoncer la fausse impression qu’ont les guineens en majorité: «PRÉFÈRER ATTRIBUER AU DESTIN CET ECART DE MORTALITE ENTRE LES HOMMES ET LES FEMMES »
Dans nos cimetières comme dans nos veillées funèbres, la même phrase revient, prononcée avec une douceur qui est aussi une résignation : « C’était son heure. »
En effet, lorsqu’un père de famille de cinquante ans s’effondre un matin, foudroyé par un accident vasculaire cérébral, personne ne demande quelles furent les vingt années qui ont précédé.
La consolation religieuse a sa dignité, et le sociologue n’a pas à la contester sur son terrain.
Mais il doit distinguer deux registres que la conversation ordinaire confond: (1)- celui du sens ultime de la mort, qui relève de la foi, et
(2)- celui de ses causes proximales et sociales, qui relèvent de l’enquête.
Que la vie soit confiée à Dieu n’empêche pas de se demander pourquoi, dans une même génération, tant d’hommes quittent la scène avant leurs épouses.
Le constat statistique est solide et, selon les estimations internationales, l’espérance de vie à la naissance en Guinée avoisine 59,7 ans pour les hommes et 62,1 ans pour les femmes, soit un écart d’un peu plus de deux ans ; l’Organisation mondiale de la santé indiquait déjà, pour 2015, 58 ans pour les hommes et 60 ans pour les femmes. À l’échelle du monde, l’écart est plus large : de 4,2 années en 1970, il est passé à 5,5 années en 2016, avec une espérance de vie de 69,8 ans pour les hommes et de 75,3 ans pour les femmes. Il serait malhonnête de prétendre que la Guinée reproduit mécaniquement ce schéma.
Les femmes guinéennes affrontent des risques spécifiques, au premier rang desquels la mortalité maternelle, qui réduit leur avantage naturel ; et l’écart d’âge habituel entre conjoints suffit, à lui seul, à rendre le veuvage plus fréquent chez les femmes. Notre propos n’est donc pas de proclamer une loi sans exception, mais d’interroger un phénomène réel, partiellement occulté, et dont une fraction importante n’a rien de naturel.
Un texte largement diffusé sur les réseaux sociaux a récemment résumé cette intuition avec une force qui explique son succès: » les hommes ne meurent pas jeunes parce qu’ils sont faibles, mais parce qu’ils portent seuls un fardeau trop lourd, et on ne leur demande jamais comment ils vont, seulement s’ils ont trouvé une solution. »
Cette formule touche juste, mais elle appelle la rigueur du sociologue en sachant et vulgarisant ce dit exactement la science, quels mécanismes opèrent, que révèle le cas guinéen, et que faire ?
Telles sont les questions auxquelles les chapitres suivants s’efforcent de répondre.
■- I- CE QUE DIT LA SCIENCE, ENTRE BIOLOGIE ET SOCIOLOGIE.
La recherche internationale sur la surmortalité masculine est ancienne et abondante. Dès 1976, la sociologue Ingrid Waldron attirait l’attention sur le fait qu’une part importante de l’avantage de survie des femmes tient aux comportements et aux expositions professionnelles, et non au seul patrimoine biologique.
Dans les années 2000, Will Courtenay a formulé une théorie qui demeure une référence: » les comportements de santé sont, pour les hommes, des ressources symboliques permettant d’affirmer leur masculinité. ».
Refuser de consulter, minimiser un symptôme, prendre des risques, travailler jusqu’à l’épuisement, tout cela fonctionne comme une démonstration de virilité, et cette démonstration a un coût biologique cumulatif.
Plus récemment, des équipes européennes ont décrit le « paradoxe santé-survie » : « les femmes déclarent davantage de maladies et recourent davantage aux soins, mais vivent plus longtemps, ce qui suggère que les hommes meurent de maladies que les femmes parviennent à gérer. ».
À l’échelle mondiale, les travaux publiés dans le Bulletin de l’Organisation mondiale de la santé par Peter Baker et ses collègues ont montré que, de 1970 à 2010, l’espérance de vie des femmes est passée de 61,2 à 73,3 ans tandis que celle des hommes passait de 56,4 à 67,5 ans, de sorte que l’écart s’est creusé au détriment des hommes.
Ces auteurs relèvent un paradoxe fécond: » dans la plupart des sociétés, les hommes jouissent de davantage de pouvoir, d’opportunités et de privilèges, et pourtant ces avantages ne se traduisent pas en meilleure santé. »
Ils citent la commission présidée par Sir Michael Marmot pour la région européenne de l’OMS, selon laquelle la surmortalité masculine reflète notamment une plus forte exposition aux risques professionnels, des comportements associés aux normes de prise de risque, des paradigmes de santé liés à la masculinité et une moindre propension à consulter. Une revue plus récente, publiée en 2020 par Jorge Marcos-Marcos et ses collègues, parle du « côté sombre des privilèges » : les normes de genre qui avantagent les hommes socialement les désavantagent sanitairement.
La biologie n’est pas hors-jeu, et il faut le dire avec netteté. Des hypothèses hormonales et génétiques sont débattues, et elles expliquent vraisemblablement une partie de la surmortalité masculine, notamment cardiovasculaire. Mais l’ampleur des variations de l’écart selon les pays, les classes sociales et les époques interdit d’en faire la cause unique. Lorsque, dans un même pays, l’espérance de vie des hommes des catégories professionnelles supérieures dépasse de six ans celle des hommes des catégories d’exécution, comme l’a montré le cas britannique, on mesure que ce qui tue n’est pas le chromosome, mais les conditions d’existence. Le texte qui a inspiré cette tribune affirme que cette mortalité n’est « ni naturelle, ni génétique » ; la science invite à une formulation plus prudente et, de ce fait, plus difficile à réfuter : elle est en grande partie socialement produite, donc en grande partie évitable. ■-II. LE MARI-POURVOYEUR, ENTRE DOMINATION ET SERVITUDE.
Pour comprendre comment une position sociale avantageuse peut devenir une cause d’usure, il faut revenir aux outils de la sociologie du genre.
Raewyn Connell a proposé le concept de masculinité hégémonique: « dans chaque société existe un modèle dominant de ce qu’est un « vrai homme », fort, autonome, protecteur, maître de ses émotions, et ce modèle sert de mesure à tous les autres, y compris à ceux qui ne peuvent pas s’y conformer.
Pierre Bourdieu, dans La Domination masculine, a ajouté une nuance décisive : « les dominants sont, eux aussi, prisonniers de la représentation dominante. »
Le privilège masculin est le revers d’une tension permanente, d’une obligation de se montrer à la hauteur, de ne jamais fléchir, autrement dit, le privilège est aussi un piège.
Le mariage est le lieu où ce piège se referme. Dès qu’un homme devient époux, puis père, il hérite d’un statut qui lui confère de l’autorité et de la reconnaissance, mais qui l’enferme dans une triple fonction:
(1)-pourvoir aux besoins matériels,
(2)- protéger contre les périls,
(3)- résoudre les problèmes.
Aucune de ces fonctions n’est limitée dans le temps ni plafonnée dans l’effort. Or une responsabilité sans limite est, sociologiquement, une exposition chronique au stress. Il n’est pas surprenant que le texte viral évoqué plus haut décrive cet homme qui « porte la peur comme une responsabilité et ne s’en libère jamais » : » la sociologie du stress l’enseigne depuis longtemps, c’est l’écart entre les exigences d’un rôle et le contrôle réel dont on dispose pour y répondre qui est pathogène. ».
Émile Durkheim avait déjà établi, dans Le Suicide, que l’état conjugal exerce en moyenne un effet protecteur, plus net pour l’homme que pour la femme, mais il avait pris soin d’ajouter que cet effet dépend de la qualité de l’intégration conjugale et familiale.
La sociologue américaine Jessie Bernard a prolongé cette intuition en distinguant, dès 1972, le mariage « de lui » et le mariage « d’elle »: » un même mariage n’est pas vécu de la même manière par les deux conjoints. »
Cette distinction nous protège d’un double écueil. Il serait faux de dire que le mariage est mauvais pour les hommes, puisque les données internationales indiquent le contraire en moyenne ; il serait tout aussi faux de nier que, dans certaines configurations, le rôle d’époux accélère l’usure de celui qui le tient.
Il serait enfin injuste d’opposer les souffrances masculines aux souffrances féminines. Arlie Hochschild a montré, avec la notion de « seconde journée », combien les femmes supportent une charge domestique et émotionnelle considérable, et les Guinéennes en savent quelque chose. La question n’est pas de savoir qui souffre le plus, mais de comprendre qu’un même système de rôles rigides produit des vulnérabilités différentes, dont l’une, celle des hommes, reste presque entièrement tue.
■- III. L’HOMME GUINÉEN INDUISANT , INJONCTIONS FAMILIALES, SOLIDARITÉS CONTRAINTES ET DETTES SOCIALES.
Le cas guinéen donne à ces mécanismes une intensité particulière. L’époux guinéen n’est pas seulement le pourvoyeur d’un foyer nucléaire. Il est, dans la plupart des milieux, le point de convergence d’une constellation de dépendances: » les enfants, bien sûr, mais aussi les parents vieillissants, les frères et sœurs en difficulté, les neveux confiés pour leur scolarité, les cousins arrivés de l’intérieur du pays dans l’espoir d’une opportunité à Conakry. »
La solidarité familiale est une richesse immense de notre société, et nul ne songe à la condamner.
Mais lorsque les revenus sont faibles, irréguliers ou versés avec retard, elle devient une dette sociale que l’homme ne peut ni honorer entièrement ni refuser sans honte. Il y a là un paradoxe structurant: « la solidarité qui protège le groupe expose l’individu qui en est le pilier. »
À cela s’ajoute le poids des cérémonies : baptêmes, mariages, funérailles, retours de pèlerinage, fêtes religieuses. Dans nombre de familles, ces événements imposent des dépenses considérables, souvent financées par l’endettement, car l’honneur du chef de famille se mesure aussi à sa capacité de donner. L’homme qui ne peut pas contribuer perd sa face ; celui qui contribue au-delà de ses moyens perd sa santé. Le mariage lui-même commence souvent par un investissement lourd, dont la dot et les frais de cérémonie constituent le premier acte d’une longue série d’obligations financières. Les loyers, les frais de scolarité, les factures d’électricité et d’eau, le transport, les frais de santé des proches achèvent de composer un budget où la marge de repos et de soin personnel n’existe presque plus.
Les conditions de travail aggravent le tableau. Une part considérable des hommes guinéens exerce des métiers physiquement exposés ou économiquement précaires : conduite de moto-taxi dans la circulation de Conakry, travail sur les chantiers, orpaillage et exploitation minière, petit commerce ambulant, sans oublier la débrouille quotidienne de ceux qui cumulent plusieurs activités pour joindre les deux bouts. Dans l’administration, l’homme qui a obtenu un poste porte en plus la pression d’une promotion toujours incertaine et la charge d’un entourage qui voit en lui un recours. À ces contraintes matérielles s’ajoutent des comportements d’évitement dont la littérature régionale a montré la progression : consommation de tabac et d’alcool, alimentation déséquilibrée, sédentarité chez les cadres urbains, sommeil sacrifié. Les auteurs d’une étude guinéenne récente rattachent d’ailleurs la progression de l’hypertension en Afrique à la croissance démographique, au vieillissement, à l’urbanisation, à l’exode rural et à l’adoption de modes de vie occidentalisés, dont le tabac et l’alcool
■-IV. LA PATHOLOGIE DU SILENCE: « HYPERTENSION, ACCIDENT VASCULAIRE, INSUFFISANCE RÉNALE. »
Si l’on cherche à observer comment l’usure sociale devient mortalité, l’hypertension artérielle est l’un des meilleurs analyseurs. Elle est silencieuse, elle progresse sans douleur, et elle est la première cause de décès en Afrique, où elle a représenté environ un décès sur dix en 2016 selon les estimations citées par les chercheurs guinéens. Elle est aussi, par excellence, la maladie du renoncement: « elle se traite à condition d’être dépistée, et se dépiste à condition qu’on s’autorise à consulter. »
Les données guinéennes sont à cet égard éloquentes. L’enquête nationale selon la méthode STEPS de l’OMS, menée en 2009 par l’équipe d’Alioune Camara auprès de 2 491 adultes de 15 à 64 ans, a établi une prévalence de 29,9 % de l’hypertension, atteignant 62,5 % dans la tranche d’âge de 44 à 64 ans. Surtout, 75,8 % des hypertendus n’étaient pas dépistés avant l’enquête, et parmi ceux qui connaissaient leur état, seuls 34,9 % étaient traités, dont 16,3 % seulement avaient une pression artérielle équilibrée. Douze ans plus tard, l’enquête de 2021 auprès de 1 698 Guinéens de 60 ans et plus, parmi lesquels 1 079 hommes, a retrouvé une prévalence standardisée de 61,4 % ; 46,7 % des hypertendus ignoraient encore leur état, et à peine 18,5 % avaient une tension contrôlée.
L’honnêteté scientifique oblige à une précision : ces enquêtes ne montrent pas, en Guinée, une prévalence de l’hypertension plus élevée chez les hommes. En 2009, elle était de 29,4 % chez les hommes et de 30,4 % chez les femmes ; en 2021, chez les aînés, elle atteignait 59,1 % chez les hommes contre 65,2 % chez les femmes. Le drame de l’hypertension en Guinée est donc partagé. Ce qui distingue les hommes, selon la littérature, n’est pas tant la maladie que la manière de la rencontrer : moindre connaissance de leurs symptômes, moindre recours précoce aux soins, moindre observance.
À Bissau, ville voisine, une enquête publiée en 2022 a ainsi observé une hypertension plus fréquente chez les hommes que chez les femmes (29,6 % contre 24,2 %), avec une moindre connaissance de leur état (48,7 % contre 54,5 %), un moindre traitement et un moins bon contrôle. Les données guinéennes ventilées par sexe sur la détection et l’observance demeurent insuffisantes, et c’est en soi un résultat : on ne mesure pas ce que l’on ne veut pas voir.
Reste que l’enchaînement clinique est connu. Une hypertension non dépistée et non traitée expose à l’accident vasculaire cérébral, à l’infarctus du myocarde et à l’insuffisance rénale, trois pathologies que les familles guinéennes connaissent bien et que la conversation attribue trop souvent à la fatalité ou, dans certains cas, à des causes surnaturelles. Un homme qui dit « Ce n’est rien » à ses maux de tête, à son essoufflement, à sa fatigue persistante n’est pas un insouciant : « il applique, avec une obéissance remarquable, la norme qui lui a été enseignée dès l’enfance, selon laquelle l’homme ne se plaint pas. »
Courtenay l’avait décrit : la maladie avouée est une défaite symbolique. La Guinée a peu de médecins, des structures de santé inégalement réparties et des coûts de consultation qui pèsent sur des budgets déjà saturés ; mais derrière ces obstacles matériels, bien réels, se tient un obstacle culturel que les politiques de santé n’ont pas encore affronté en tant que tel.
■- V. LE FOYER, SECOND FRONT: CONFLICTUALITÉ CONJUGALE ET SANTÉ.
Le texte source évoque l’homme qui revient de la « guerre extérieure » pour retrouver une autre guerre, celle de sa propre maison. L’image est forte et mérite une lecture sociologique, non polémique. La recherche sur le mariage et la santé, notamment la synthèse de Janice Kiecolt-Glaser et Tamara Newton publiée en 2001, établit que la qualité de la relation conjugale influence la santé des deux conjoints : les relations hostiles et conflictuelles sont associées à une dégradation des fonctions cardiovasculaires et immunitaires, tandis que les relations soutenantes protègent.
La conflictualité conjugale n’est donc pas un mal spécifiquement masculin, et il serait inexact de présenter l’épouse comme l’agent d’une usure dont l’époux serait la seule victime. Les travaux montrent même que les femmes présentent parfois une réactivité physiologique plus forte aux échanges hostiles.
Ce qui est spécifique, en revanche, c’est la configuration relationnelle dans laquelle ces conflits se déroulent. Beaucoup d’hommes n’ont qu’une seule confidente, leur épouse, et lorsque le foyer devient lui-même un lieu de tension, ils perdent leur dernier espace de décompression. Les reproches, les réclamations, les disputes quotidiennes que décrit le texte viral ne sont pas, le plus souvent, l’expression d’une malveillance. Ils sont la voix, dans l’intimité, des mêmes pressions économiques qui écrasent l’homme au-dehors : le loyer en retard, les frais de scolarité impayés, les attentes déçues. L’épouse qui réclame et l’époux qui s’épuise sont, très souvent, deux victimes d’un même système de contraintes qui se font face faute de pouvoir se tourner ensemble vers la source du problème. Le foyer devient alors le lieu où se déchargent les tensions que ni l’un ni l’autre ne peut déposer ailleurs.
C’est ici que la sociabilité masculine traditionnelle, que la Guinée connaît bien, prend toute son importance. Les « grins », ces cercles d’amis qui se retrouvent autour du thé pour discuter de tout et de rien, constituent une ressource précieuse de soutien informel, que la vie urbaine et la raréfaction du temps libre érodent. Les groupes religieux, les associations d’originaires, les amicales professionnelles remplissent des fonctions voisines. Mais ces espaces parlent de politique, de football et de commerce plus volontiers que de peur, d’épuisement ou de maladie. Ils soutiennent l’homme sans l’autoriser à s’avouer fragile. Il y a là un gisement d’action publique et communautaire largement inexploité.
■-VI. TÉMOIGNAGES.
Les récits qui suivent sont des témoignages composites, anonymisés et reconstitués à partir de situations typiques, telles que les observent quotidiennement les intervenants de santé, les familles et les praticiens de l’accompagnement social. Aucun ne rapporte le propos d’une personne identifiable ; tous visent à rendre sensible ce que les statistiques ne peuvent que dénombrer.
▪︎ Un fonctionnaire de quarante-neuf ans, Conakry
« Pendant dix ans, j’ai dit à ma femme que tout allait bien. Mon salaire arrivait en retard, mais je ne voulais pas qu’elle s’inquiète, alors j’empruntais à des collègues pour payer la scolarité des enfants. Je dormais quatre heures par nuit. Quand mes maux de tête ont commencé, j’ai pris des comprimés vendus au marché. Le jour où le médecin a mesuré ma tension, j’étais déjà à la limite d’une complication. Il m’a demandé pourquoi j’avais attendu si longtemps. Je lui ai répondu que je n’avais pas le temps d’être malade. »
▪︎ Une veuve de cinquante-deux ans, Kissidougou
« Mon mari travaillait toute la journée et revenait fatigué. On ne parlait que d’argent. Je lui reprochais beaucoup de choses, et aujourd’hui je comprends que je ne lui reprochais pas ce qu’il était, mais ce qu’on nous avait tous deux appris à attendre de lui. Il ne se plaignait jamais. Le matin où il est tombé, il a dit : « Ce n’est rien. » Il est mort à l’hôpital le lendemain. Je me demande encore ce qu’il aurait dit s’il avait su qu’il avait le droit de dire autre chose. »
▪︎ Un médecin cardiologue en milieu hospitalier
« Je reçois très peu d’hommes en consultation préventive. Ils arrivent aux urgences, accompagnés de leur épouse, de leur frère ou de leur fils, avec une tension qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer. Quand je leur demande depuis quand ils ont des symptômes, la réponse revient toujours, mot pour mot : « Je pensais que ça passerait. » Les femmes, elles, viennent plus tôt. Ce n’est pas une question de courage ; c’est une question de permission sociale. »
▪︎ Un enseignant de quarante-sept ans, père de six enfants
« Je suis le seul à avoir un salaire régulier dans ma famille élargie. Chaque fin de mois, il y a la liste : le loyer de mon frère, les médicaments de ma mère, la scolarité des enfants de ma sœur, plus les miens. Je n’ai jamais dit non, parce que dire non, c’est être un mauvais fils, un mauvais frère. Je n’ai jamais vu un médecin pour moi-même. Je me dis que je consulterai quand les autres n’auront plus besoin de moi. Mais ce moment n’arrive pas. »
▪︎ Un jeune homme de vingt-neuf ans, célibataire, Conakry
« J’ai vu mon père s’user pour nous. Il n’a jamais pris une journée de repos. Il est mort à cinquante-huit ans, et à son enterrement tout le monde a dit que c’était la volonté de Dieu. Aujourd’hui, on me presse de me marier. Je veux fonder une famille, mais je me demande si je dois accepter de vivre comme lui. Personne ne me dit qu’il existe une autre manière d’être mari. »
■- VII. PISTES D’ACTION: RÉHABILITER LA SANTÉ MASCULINE COMME ENJEU DE DÉVELOPPEMENT.
▪︎Reconnaître que la surmortalité masculine est en grande partie socialement produite, c’est reconnaître qu’elle est socialement réductible. La première piste concerne le système de santé. Il serait opportun d’organiser des campagnes de dépistage de l’hypertension et du diabète en milieu professionnel, dans les administrations, les marchés, les gares routières, les chantiers et les sites miniers, là où se trouvent les hommes, plutôt que d’attendre qu’ils viennent aux structures de santé.
▪︎ La médecine du travail, aujourd’hui embryonnaire, mériterait d’être développée et rendue accessible aux travailleurs de l’économie informelle.
L’extension de la couverture maladie universelle devrait, elle aussi, être pensée en intégrant la barrière des coûts qui dissuade les chefs de ménage de consulter pour eux-mêmes plutôt que pour leurs proches.
▪︎ La deuxième piste concerne l’éducation. La littérature internationale, notamment l’étude mondiale sur les adolescents précoces conduite dans quinze pays, montre que les normes de genre intériorisées dès le début de l’adolescence, en particulier la valorisation de la force physique et de l’indépendance, rendent les garçons moins enclins à demander de l’aide. Il convient donc d’introduire, dans les programmes scolaires, dans les mouvements de jeunesse et dans les enseignements religieux, une éducation à la santé et à l’expression des émotions qui apprenne aux garçons qu’être fort ne signifie pas être invulnérable, et que se soigner n’est pas se déshonorer. Les dispositifs d’accompagnement de la jeunesse, tels que ceux que l’IPCJ-Guinée peut contribuer à promouvoir, ont ici un rôle de premier plan.
▪︎ La troisième piste concerne les espaces de parole. Les grins, les associations d’originaires, les communautés religieuses et les amicales professionnelles gagneraient à être mobilisés comme relais de santé masculine, par la formation de pairs référents capables de repérer les signes d’épuisement et d’orienter vers les soins. La médiation familiale et l’accompagnement des couples, avant et après le mariage, devraient être encouragés pour que l’époux et l’épouse apprennent à se parler des tensions économiques sans que celles-ci ne se transforment en reproches mutuels.
▪︎ La quatrième piste est celle de la sobriété des charges sociales. Une réflexion collective sur le coût des cérémonies, des dots et des obligations de redistribution s’impose, associant les autorités religieuses et coutumières, les chefs de famille et les femmes, afin de réduire la pression financière qui s’exerce sur les épaules masculines sans abandonner la solidarité qui fait la force de notre société. Enfin, la cinquième piste relève de la connaissance : la Guinée a besoin de données de santé ventilées par sexe, par âge et par profession, sur la détection, l’observance et la mortalité, afin que cette question cesse d’être traitée par l’intuition et entre dans le champ de la décision publique. Ces enjeux, qui rejoignent la réflexion sur le développement humain, relèvent des commissions parlementaires compétentes comme des ministères de la santé, de l’action sociale et du travail.
En conclusion et en depit de tout ce qui precede, j’estime qu’il faut tout d’abord faire refuser a tous le mot « DESTIN »
« Ah ! C’était le destin. » .
J’ai voulu, dans cette tribune, suspendre un instant cette phrase. Non pour offenser la foi ni pour accuser quiconque, mais pour rendre à l’explication sociale ce que la résignation lui avait pris.
Les hommes guinéens ne meurent pas plus tôt parce qu’ils sont faibles, ni parce que le mariage serait un piège, ni parce que les femmes leur voudraient du mal.
Ils meurent plus tôt, pour une part importante, parce que la société leur a confié des charges sans limite, leur a interdit de les nommer et leur a appris à ne jamais se reposer.
La statistique de l’hypertension non dépistée, les témoignages des veuves, des médecins et des fils, convergent vers la même conclusion : ce que nous appelons destin est, très souvent, une construction sociale qui ne dit pas son nom.
Cette conclusion ne dresse pas les sexes l’un contre l’autre. Elle appelle au contraire une alliance, celle de l’épouse qui apprend à demander à son mari comment il va avant de lui demander s’il a trouvé une solution, et celle de l’époux qui apprend que se soigner, dormir, se confier et se reposer sont des actes de responsabilité, non de faiblesse.
Elle appelle aussi une alliance des institutions, de l’école à l’hôpital, du Parlement aux communautés religieuses, pour que la santé masculine devienne, enfin, une question de développement.
À l’homme guinéen qui lira ces lignes, je dis simplement ceci: » ton corps n’est pas une machine, ta famille a besoin de toi vivant bien plus que de toi épuisé, et il n’y a aucune honte à demander de l’aide. ».
Survivre n’est pas seulement durer ; c’est apprendre à vivre avant que le corps n’envoie la facture.
Par Aimé Stéphane MANSARÉ
SOCIOLOGUE,
Expert-consultant en sciences sociales du développement
Directeur Général du CERFOP, Assemblée Nationale de la République de Guinée
Président du Conseil d’Administration de l’IPCJ-Guinée.
TEL 224 628342029/624415941.




